Des banques centrales prises au piège

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Une chronique signée Floris Laly, Assistant de recherche à la Louvain School of Management et doctorant à UCLouvain.

Après une tentative de normalisation de la politique monétaire américaine entre 2015 et 2018, la Banque centrale américaine (Fed) est sur le point de faire volte-face et une baisse de taux est attendue très prochainement aux États-Unis. De son côté, Mario Draghi, l’actuel président de la Banque centrale européenne (BCE), a récemment prévenu que si le taux d’inflation n’augmentait pas en zone euro, celle-ci pourrait rapidement prendre de nouvelles mesures d’assouplissement quantitatif (rachat d’actifs). Les banques centrales d’Australie et d’Inde n’ont, quant à elles, pas attendu leurs consœurs pour baisser leurs taux directeurs respectifs début juin, dans ce qui pourrait bien marquer le début d’une nouvelle vague de baisse des taux directeurs et la poursuite de politiques monétaires non conventionnelles, dans un contexte de guerre commerciale sino-américaine et de contraction de l’activité économique mondiale.

Conséquence : 13 000 milliards de dollars de dettes d’États et d’entreprises présentent des taux d’intérêt négatifs à travers le monde. En Europe, les taux négatifs sur les obligations d’État sont désormais monnaie courante. La Suisse, l’Allemagne et les Pays-Bas affichent des taux négatifs sur toutes les maturités jusqu’à 15 ans, alors que le Danemark, la Suède, la Finlande, la France et l’Autriche affichent des taux négatifs sur toutes les maturités jusqu’à 10 ans. On note par ailleurs des taux négatifs sur toutes les maturités jusqu’à 7 ans pour la Belgique, l’Irlande, la Slovaquie, la Slovénie et la Lettonie. Impensable il y a seulement quelques années. Malheureusement, cette omniprésence de taux négatifs à travers le monde, et en particulier en Europe, n’augure rien de bon (ni sur la croissance, ni sur l’inflation), les banques centrales étant désormais prises au piège de leurs propres politiques ultra accommodantes, à l’image de la banque centrale du Japon (BOJ) emprisonnée dans son programme d’assouplissement quantitatif depuis 18 ans déjà.

En effet, alors que ces politiques ultra accommodantes avaient pour but de permettre aux États de mener à bien des réformes structurelles d’envergures (afin de relancer la croissance), il n’en fut rien. Les États ont profité des taux bas pour se refinancer à moindre coût, tout en laissant filer les déficits et augmenter la taille de leur dette, les entreprises cotées en Bourse ont profité des taux bas pour emprunter sur les marchés obligataires afin de procéder à des rachats d’actions (plutôt que d’investir) et les ménages ont été incités à toujours plus emprunter (pour acquérir de l’immobilier par exemple) et consommer, leur épargne étant désormais privée de toute rémunération. Le problème c’est que l’inflation est allée se loger dans les actifs financiers et non dans le prix des biens de consommation et dans les salaires. Résultat : les marchés actions et obligataires aux États-Unis et en Europe sont sur des niveaux records. Idem pour les prix de l’immobilier dans de nombreuses mégalopoles internationales, si bien que toute baisse marquée du prix des actifs sur ces marchés est en mesure de faire dérailler la machine. La Fed l’a bien compris en décembre dernier lorsque les marchés actions américains ont perdu près de 20 % en quelques semaines, redevenant immédiatement très conciliante dans son discours pour soutenir les cours.

Les banques centrales n’ont d’autre choix que de rester accommodantes à l’avenir, au risque de voir le château de cartes s’effondrer. On peut ainsi se demander si les programmes d’assouplissement quantitatif de celles-ci ne présentent pas plusieurs effets pervers, eux-mêmes sources d’instabilité financière, favorisant par exemple le surendettement (public et privé) en raison des taux artificiellement bas qu’elles engendrent, la création de bulles spéculatives (obligations, actions, immobilier, art, cryptomonnaies) en raison du put (censé protégé les investisseurs) qu’elles offrent, ou encore en fragilisant le secteur bancaire tout entier qui du fait de marges extrêmement faibles (résultant de l’écrasement des taux) est obligé de s’adonner à des activités plus risquées car plus rémunératrices.

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